paru dans Atlantico.fr

Depuis le supplice d’Ilan Halimi en 2006 jusqu’aux insultes à l’encontre d’Alain Finkielkraut et des profanations de tombes juives de ce mi-février 2019, le traitement étatique de l’antisémitisme est parsemé d’erreurs et de glissements. Mais il ne faut pas fustiger le gouvernement actuel: le mécanisme est lancé depuis 20 ans.

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D’abord, en 2000 le processus de paix d’Oslo est tombé en miettes. Yitzhak Rabin assassiné, la droite anti-Oslo israélienne prit le pouvoir pour couler cet accord honni. Au grand plaisir du Hamas qui rejettait, pour des raisons contraires, Oslo. On oublie le climat de paix et de coexistence qui germait entre Palestiniens et Juifs israéliens dans l’ambiance Oslo. La coopération policière. La nette baisse des attentats anti-israéliens.

Une certaine embellie se produit à Paris alors à Paris en cette fin des années 90. Les vendeurs arabes sur les marchés me disent Shona Tova, parce que je portais une casquette (c’était avant la mode des chapeaux, ça faisait “feuj”). Bouteflika faisait des ouvertures envers le fait israélien. Les touristes israéliens essaimaient en Cisjordanie, Jordanie, Égypte (surtout Sinaï) et Turquie. En Cisjordanie les ONG américaines épaulaient l’Autorité nationale palestinienne. Les joint ventures israélo-palestiniennes prolifèrent. Le sionisme, et aussi l’antisionisme, ne sont pas des sujets à la mode.

La reprise à la fois de la tension, du terrorisme islamiste et de la colonisation rampante israélienne, amena en 2000 l’intifada 2 qui ne devait s’arrêter qu’en 2006. Passons sur l’inextricable “à qui la faute”.
Le 11 septembre 2001 marqua le début d’un funeste réveil identitaire arabo-musulmane de mauvais aloi en France, et aussi en Belgique, en Angleterre.  Les foulards islamiques et les barbes en collier se multiplient dans plusieurs arrondissements de Paris: le 11e nord et le 10e sud, ainsi que dans le 19e et le 20e (je parle de ce que j’ai vu seulement). Premier paradoxe: al-Qaïda pourrit l’image des musulmans, et voilà que les gens s’affirment musulmans! Certains musulmans agissent ainsi pour montrer qu’il y a un autre islam, conservateur mais pacifique et digne. Pour d’autres, cette réaction ressemble au syndrome de Stockholm, les musulmans se sentant prisonniers des islamistes et s’identifiant à eux.

La France semblait épargnée, grâce à trois facteurs: la moindre colère musulmane puisque Chirac s’abstient d’intervenir contre Saddam; le calcul de la part d’ al-Qaïda de ne pas tout de suite toucher à la France; et aussi par l’action policière préventive.

LE TOURNANT ILAN HALIMI

Puis la tragédie Ilan Halimi. L’enlèvement de cet infortuné jeune homme arrive alors que la frénésie des enlèvements crapuleux-idéologiques en Irak se multiplie. Daniel Pearl exécuté au Pakistan, des Américains décapités en Irak, des cadavres calcinés pendus aux cables électriques, et d’innombrables rençonnements … voici l’œuvre du proto-Daesh, à l’époque encore une branche d’ Al-Qaïda. En France la jeunesse arabo-musulmane et noire et parfois même portugaise ou gitane d’origine, délaissée et marginalisée (ne cherchons pas tout de suite à qui la faute) est impressionnée. Les petites frappes acquièrent des idées. Elles rackettent, enlèvent parfois, des musulmans en banlieue, sans que la chose soit médiatisée. Puis ces malfrats élargissent les cibles: ils attaquent la société hors ghetto. Un vendeur de téléphonie mobile est parfait.

C’est là que le mimétisme entre en jeu. Youssouf Fofana mène l’opération avec une gitane, un portugais, et d’autres compagnons de crime. Ils se rendent compte du potentiel énorme d’avoir un juif entre les mains: membre d’un groupe ethnique nécessairement friqué selon eux, et accessoirement pour Fofana ennemi ethno-religieux potentiel. La négociation  avec la famille commence, la police conseille l’hyperdiscrétion pour deux raisons: le silence permet de débusquer discrètement le malfrat; et puis l’on n’adore pas comptabiliser les crimes contre les juifs à cette époque-là. Sur ce 2e point, le double objectif tacite des gouvernants: ne pas attiser l’antisémitisme, et aussi l’occulter pour ne pas l’avouer. Mais l’affaire Ilan Halimi se complique, Fofana s’entête et la famille ne voit aucun résultat. La presse découvre l’affaire. C’est alors que Nicolas Sarkozy, ministre de l’intérieur, dévoile l’affaire en proclamant soudainement son aspect essentiellement antisémite. Pourtant, Fofana n’est pas le Hezbollah où le Jihad islamique ou proto-Daesh qui kidnappe des soldats israéliens. Le CRIF, jusqu’alors coi, suit le ministre et voilà! le caractère quasi-exclusivement antisémite de l’enlèvement s’installe. Fofana lui-même vire à l’islamisme homicide pathologique, dans une dérive psycho-djihadiste accélérée qui est aujourd’hui bien connue.

L’ennui, c’est que dans la psyché profonde des jeunes de banlieue, la riposte massive du gouvernement et de la justice contre Fofana, et la sacralisation du deuil d’Ilan Halimi supplicié, les isolent encore davantage de la nation. Je ne peux pas le prouver, mais on sait certaines choses: les rançonnements ne concernaient pas uniquement des juifs, ce n’est pas “juste” d’ignorer les victimes musulmanes. La double impression  que les juifs sont des gens “pas-touche”, et que les victimes musulmanes ne comptent guère, se répand. Pendant tout ceci les idées salafistes progressent et les méthodes monstrueuses d’Al-Qaïda proto-Daesh inspirent les esprits égarés par tant de sous-éducation, de religion non-intellectuelle venue d’outre-Méditerranée, et de culture des gangs américains. Le cocktail est explosif dans les quartiers fortement musulmans.

SUR LE PLAN POLITIQUE: L’ULTRA-GAUCHE

En parallèle, l’ultra-gauche continue son pro-palestinisme exacerbé. Non pas que la cause palestinienne soit mauvaise en soi. Mais l’on importe indistinctement en France une idéologie du Hamas, mélangée à du radicalisme révolutionnaire laïc marxisant de type FPLP (Front populaire pour la libération de la Palestine). Le sentiment blessé post-colonial chez les maghrébins d’origine se réveille si même il existait auparavant, et l’ultra-gauche n’est pas hostile au revanchisme anticolonial teinté d’indigénisme de la République. L’antisionisme moderne se développe là.

C’est ainsi que le principal contempteur d’Alain Finkielkraut, B.W.B., se place dans une lignée bigarrée: ressentiment anti-juif quasi anti-bourgeois, islamisme, ultragauchisme antisionisme.   et que la forte dénonciation de cet individu n’est pas purement positive. On lui imputerait presque le supplice d’Ilan Halimi, alors qu’il en est sans doute bien loin dans l’esprit. Certainement, il se complaît dans une haine outrancière des “sionistes”, et lui et ses comparses ne s’identifient visiblement pas aux Gilets jaunes normaux, dont ils arborent le vêtement par camouflage. Ils insultent Ingrid Levavasseur, égérie Gilet jaune, qui tente de défendre l’honneur du mouvement.  B.W.B. et consorts portent en eux plusieurs rejets: celui de la France traditionnelle (même pas traditionaliste); celui des Juifs, manipulateurs d’idées et tortionnaires de Palestiniens (définition même du sioniste dans leur esprit); et même un dédain pour les pratiques civilisées si chères aux Occidentaux que sont les manifestations sans haine raciale, la tolérance des adversaires politiques, et la sanctuarisation de la Shoah. Ce petit groupe était si intellectuellement rudimentaire que ses membres hurlent “va à Tel Aviv” alors qu’en théorie ils ne reconnaissent pas le droit d’exister de cette ville totalement construite par les sionistes !

Quant aux Insoumis, ils sont malheureusement pour eux trop à gauche pour échapper à l’influence des antisionistes d’ultragauche. Ils se débattent péniblement pour se démarquer. Leur antisionisme de bon aloi (selon eux) n’est pas viable dans le contexte actuel, ils sont fatalement rejetés vers les radicaux. Car l’antisionisme est devenu ce qu’il devait devenir: un quasi antisémitisme par dérivation.

En effet l’antisionisme anticolonial, palestinisé et radicalisé devient raciste. Car si cette attitude n’était pas originellement racialisé (c’est-à-dire basé sur des considérations de races), il s’en rapproche aujourd’hui. Le clivage né il y a 15 ans a procédé de deux frustrations: la perplexité face au traitement préférentiel du cas Ilan Halimi, et la gifle d’avoir perdu Saddam Hussein dernier homme fort musulman de classe mondiale. L’antisionisme radical gauchiste s’y mêlant, le juif peut paraître comme un  un criminel contre l’humanité dès lors que sioniste. L’on peut donc exécrer tous les juifs qui croient au droit des Juifs d’avoir un État-nation au Proche-Orient. Le seul bon juif est celui qui répudie les Juifs sionistes. Ainsi le Juif acceptable est un Juif homologué par les antisionistes. Il est facile de voir la proximité au racisme pur de cette attitude. Le racisme n’est pas uniquement un délire pseudo-biologique nazi.

RÉPARER LE DIVORCE

Et voilà que le divorce symbolique entre les Français de condition modeste d’origine maghrébine (ou turque ou sahélienne) et les Français de souche ou assimilés, expose ceux-là à des pulsions terribles. Les images provenant du Moyen-Orient ne vont pas les calmer! Tsahal contre des jeunes lanceurs de cailloux, Tsahal qui rase des maisons, Tsahal qui envoie l’aviation contre les lanceurs de missiles… L’effet des images est inéluctable, même si je tente souvent de le rectifier. Par contre le soldat de Tsahal abattu, l’acte de terrorisme contre des civils israéliens, c’est moins visuel, moins dramatique, moins David contre Goliath. Les Israéliens le savent, mais n’ont pas trouvé la parade. Ces images atteignent les banlieues françaises.
C’est ancré dans trop d’esprits jeunes et moins jeunes, surtout musulmans.

J’admire les musulmans qui arrivent à s’extraire de l’attraction vers ce radicalisme facile, vers cette glorification implicite portée par l’ultra-gauche, voire par les Insoumis anticolonialistes et repentistes.
Ainsi, l’État aurait dû interpréter différemment le cours de l’histoire depuis 15 ans. Mais il n’a pas su, ni lui ni la classe politique, ni la société civile en général sans oublier la presse. Je pense que l’on peut ainsi savoir pourquoi l’antisionisme monte, et que l’on peut imaginer qu’il finira par rattraper l’antisémitisme pur. Est-il encore temps pour éviter la fusion complète des deux “ismes”? Le président Emmanuel pense  implicitement y réussir, lui qui évite de pénaliser l’antisionisme comme forme de racisme. Déconstruire le mal en ses parties inhérentes, et les neutraliser une à une. Quelle société peut réussir cela? Celle qui s’y voit obligée.

 

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