En franchissant la frontière syro-turque, et plus particulièrement l’Euphrate d’ouest en est, le président turc Recep Tayyip Erdogan a trouvé son Rubicon, et il a nommé cette opération “Peace Spring” (printemps, ou source, de paix? On attendra d’avoir la traduction officielle). Il a également déclenché l’anéantissement des Kurdes de Syrie, qui eux subissent ce franchissement avec une angoisse existentielle: vont-ils sauver leur petit État autonomne de Rojava dans ses 49 000 km2? La combativité de leurs forces armées ne fait pas de doute: les YPG (Unités de protection populaire) sont composées de Kurdes auxquels sont adjoints des milices tribales arabes et parfois yazidis et chrétiens. Tous ensemble ces groupes forment les Forces Démocratiques Syriennes.

Toutes sortes de témoignages discordants décrivent les YPG comme de valeureux défenseurs de leur nation kurde, ou de leur nation pluri-nationale, ou de leur utopie marxiste. Car les YPG sont affiliés au parti PYD, lui-même affilié au PKK en Turquie voisine.

Aucun gouvernement turc n’a jamais pu tolérer le nationalisme kurde. Après avoir longtemps séparé les Kurdes conservateurs des Kurdes marxistes, Erdogan avait réussi à calmer les remouds dans le Kurdistan turc (expression géographique quasiment diabolique pour la plupart des oreilles turques), en s’intéressant aux conservateurs. Mais la magie se rompt depuis plusieurs années, et Erdogan voudrait assécher et saucissonner tout Kurdistan occidental, c’est-à-dire son Kurdistan turc et le Kurdistan syrien — le Rojava — réunis. C’est même pour cela qu’il avait entretenu d’excellentes relations avec le Kurdistan d’Irak, la partie orientale de cette nation kurde évanescente.

Alors attendons-nous aux issues les plus osées de la part du président turc. Annexion d’une frange frontalière de 30 km; transfert de 2 millions de réfugiés syriens en Turquie vers cette zone dans un magnifique Petit Remplacement démographique; une incursion limitée comme démonstration de force. Cependant, lorsqu’on joue avec le feu, on doit se rappeler de Sarajevo 1914: l’Empire austro-hongrois envahit la Serbie et continuera d’y guerroyer pendant trois ans, sur un théâtre totalement éclipsé par les autres fronts de la France et Flandre, de l’Italie du nord, de la Russie, et du Bosphore.

Une petite différence entre la situation actuelle et celle de 1914: aujourd’hui aucune super-puissance ne souhaite l’épreuve finale, et personne ne s’y attend vraiment. Ouf! Il s’agit surtout du Rubicon d’Erdogan qui ne sera jamais plus un allié authentique pour les Occidentaux qui eux devront apprendre à être moins pusillanimes au Moyen-Orient.

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